mercredi 24 mai 2017

Quartier La Chapelle–Pajol : quand un carrefour devient une impasse




Quand un mur se dresse devant soi, on essaie de le contourner. Quand un homme impose sa loi et on sait qu’on n’a rien à gagner à la confrontation, on essaie de l’éviter. Le sort des personnes vulnérables, femmes et hommes, dépend d’une capacité à passer par les interstices, à trouver de l’air, à frayer un autre chemin, encore libre, où on peut passer.

Passer, depuis des mois, au carrefour La Chapelle–Pajol, est devenu un parcours de combattant et de combattante. Les obstacles – grilles, squares fermés, présence policière, étals de vêtements et de chaussures, regroupements de dealers et de jeunes revendeurs de cigarettes, déchets, beaucoup de déchets – se sont multipliés dans un périmètre très limité. Pas plus qu’un îlot, à vrai dire, ou un pâté de maisons, accroché à une station de métro dont l’état actuel laisse pantois dans tous les sens du terme. On avance une centaine de mètres plus loin, et on retrouve les espaces décontractés emblématiques de l’urbanité de ce début de siècle, où on crée, on consomme et on circule sans se soucier des distinctions.

Un îlot, une porte étroite

Mais on aurait tort de minimiser les enjeux de cet îlot, de s’en détourner comme les pouvoirs publics l’ont trop longtemps fait en réduisant les espaces de vie publique qui n’a pour conséquence que d’intensifier les difficultés. Car cet îlot concentre les défis qui sont les nôtres, à nous tous, jeunes fuyant l’oppression et la misère, et moins jeunes décidés à ne rien lâcher sur nos luttes, que ce soit pour vivre à sa manière dans un quartier fait de toutes les cultures, pour élever ses enfants dans un monde qui bouge, pour travailler là où on trouve des opportunités.
Loin de déclarer ce quartier une « zone de non-droit » comme la Présidente du Conseil régional, Valérie Pécresse, l’a clamé haut et fort le temps d’une visite éclair dans un hall d’un immeuble, il faut aborder cet îlot comme un laboratoire où il s’agit de trouver des solutions innovantes à la hauteur de tous.
Où il faut faire valoir les acquis engrangés depuis années, voire des décennies, dans ce nord et nord-est parisien, pour briser la ronde de débordement et de répression, d’impasse et d’enfermement, d’incompréhension et de surdité.
Tout le monde essaie de passer ici, chacun et chacune par sa porte étroite : qui en se risquant sur la chaussée derrière le kiosque à journaux pour éviter une rangée de jeunes mecs, qui en mettant sa vie entre les mains d’un passeur, qui en s’appuyant sur la souffrance sociale pour se donner un tremplin électoral. Pour changer de dynamique il faut rattacher cette localité et sa misère actuelle à des processus nationaux et transnationaux. Si on ne voit les obstacles que par le petit bout de la lorgnette, chacun rivé à sa propre étroitesse quand le monde n’a jamais été aussi large, on fera basculer ce XXIe siècle dans les pires écueils de son prédécesseur.

Des situations complexes

Pour rattacher cette crise subie de manière si aiguë au carrefour de la Chapelle, à des moteurs de véritable changement, prenons alors la mesure de la complexité des situations. Il n’y a pas de grille de lecture simple pour un carrefour où se heurtent des trajectoires si variées, et des vitesses si contrastées.
L’enjeu est de construire des pratiques de partage de l’espace entre et avec tous ceux qui s’y trouvent, y compris ceux, souvent très jeunes, qui sont totalement désorientés et dépourvus d’informations, et ceux également très jeunes la plupart du temps, agissant selon des impératifs de trafiquants dont on mesure difficilement les retombées – et eux aussi, sans doute. Cela pose des questions de langue, de modes de contact, de types d’espaces et d’initiatives qu’on peut imaginer et mettre en œuvre.
Cela nécessite réciprocité et capacité à se décentrer, à envisager ce carrefour de tous les points de vue, en se plaçant autant que possible dans toutes les perspectives qui convergent dans ce point d’articulation de notre contemporanéité.

Une absence chronique d’informations

Le rapport publié par le Refugee Rights Data Project sur la vie des personnes « en errance » depuis novembre dernier dans ce quartier fait état d’une « absence chronique » d’informations sur les procédures d’asile en France et de la confusion qui règne dans la rue. Cette absence se confirme tous les jours par la présence de personnes seules, parfois dans la rue à Paris depuis des mois et à l’affût de la moindre indication sur comment se débrouiller pour sortir de son piège.
Mais il va sans dire que d’autres informations sont bien à l’œuvre ici, celles qui font qu’acheteurs et demandeurs et vendeurs, venus de loin et de très près, savent qu’ils trouveront ici ce qu’ils cherchent : un deal, un frère, une information, un soutien.
Les expériences, les langues, les ressources qui s’accumulent de façon si dense dans ce petit périmètre sont multiples, parfois contradictoires. Et elles sont très souvent – en ce qui concerne les pouvoirs publics – occultées par un discours monolithique et relativement peu réactif, axé sur « la crise migratoire ». Cela conduit à tenter d’agir en imposant une seule version des faits et une seule réponse, celle qui passe par la politique des centres d’accueil. Or, ceux-ci sont aujourd’hui saturés et mal-adaptés à beaucoup de situations, dont notamment celle des « Dubliné(e)s » et de ceux qui sont en transit vers d’autres pays.

S’efforcer de communiquer et de comprendre

La nécessité de cette politique menée par l’actuelle Maire de Paris et son équipe, et les difficultés de sa mise en œuvre, ont été largement reconnues, et la crise à la Chapelle y est directement liée, bien évidemment. Il s’agit alors aujourd’hui, non pas de dénoncer ce qui est devenu un élément, majeur sans doute mais parmi tant d’autres, dans un fiasco social et politique, mais de trouver des leviers pour le dépasser.
Ceux-ci n’auront pas de prise sans la communication qu’il faut pour entendre et comprendre l’ensemble des expériences qui se croisent à ce carrefour. Faute de cet effort de communication et de compréhension, et des moyens qu’il faut pour l’instaurer, ces expériences resteront étanches, rivales, inquiétantes, et les personnes qui en sont les sujets seront réduites à des corps-obstacles qu’on aimerait balayer pour faciliter son passage.

Anna-Louise Milne pour The CONVERSATION