mercredi 24 mai 2017

Quartier La Chapelle–Pajol : quand un carrefour devient une impasse




Quand un mur se dresse devant soi, on essaie de le contourner. Quand un homme impose sa loi et on sait qu’on n’a rien à gagner à la confrontation, on essaie de l’éviter. Le sort des personnes vulnérables, femmes et hommes, dépend d’une capacité à passer par les interstices, à trouver de l’air, à frayer un autre chemin, encore libre, où on peut passer.

Passer, depuis des mois, au carrefour La Chapelle–Pajol, est devenu un parcours de combattant et de combattante. Les obstacles – grilles, squares fermés, présence policière, étals de vêtements et de chaussures, regroupements de dealers et de jeunes revendeurs de cigarettes, déchets, beaucoup de déchets – se sont multipliés dans un périmètre très limité. Pas plus qu’un îlot, à vrai dire, ou un pâté de maisons, accroché à une station de métro dont l’état actuel laisse pantois dans tous les sens du terme. On avance une centaine de mètres plus loin, et on retrouve les espaces décontractés emblématiques de l’urbanité de ce début de siècle, où on crée, on consomme et on circule sans se soucier des distinctions.

Un îlot, une porte étroite

Mais on aurait tort de minimiser les enjeux de cet îlot, de s’en détourner comme les pouvoirs publics l’ont trop longtemps fait en réduisant les espaces de vie publique qui n’a pour conséquence que d’intensifier les difficultés. Car cet îlot concentre les défis qui sont les nôtres, à nous tous, jeunes fuyant l’oppression et la misère, et moins jeunes décidés à ne rien lâcher sur nos luttes, que ce soit pour vivre à sa manière dans un quartier fait de toutes les cultures, pour élever ses enfants dans un monde qui bouge, pour travailler là où on trouve des opportunités.
Loin de déclarer ce quartier une « zone de non-droit » comme la Présidente du Conseil régional, Valérie Pécresse, l’a clamé haut et fort le temps d’une visite éclair dans un hall d’un immeuble, il faut aborder cet îlot comme un laboratoire où il s’agit de trouver des solutions innovantes à la hauteur de tous.
Où il faut faire valoir les acquis engrangés depuis années, voire des décennies, dans ce nord et nord-est parisien, pour briser la ronde de débordement et de répression, d’impasse et d’enfermement, d’incompréhension et de surdité.
Tout le monde essaie de passer ici, chacun et chacune par sa porte étroite : qui en se risquant sur la chaussée derrière le kiosque à journaux pour éviter une rangée de jeunes mecs, qui en mettant sa vie entre les mains d’un passeur, qui en s’appuyant sur la souffrance sociale pour se donner un tremplin électoral. Pour changer de dynamique il faut rattacher cette localité et sa misère actuelle à des processus nationaux et transnationaux. Si on ne voit les obstacles que par le petit bout de la lorgnette, chacun rivé à sa propre étroitesse quand le monde n’a jamais été aussi large, on fera basculer ce XXIe siècle dans les pires écueils de son prédécesseur.

Des situations complexes

Pour rattacher cette crise subie de manière si aiguë au carrefour de la Chapelle, à des moteurs de véritable changement, prenons alors la mesure de la complexité des situations. Il n’y a pas de grille de lecture simple pour un carrefour où se heurtent des trajectoires si variées, et des vitesses si contrastées.
L’enjeu est de construire des pratiques de partage de l’espace entre et avec tous ceux qui s’y trouvent, y compris ceux, souvent très jeunes, qui sont totalement désorientés et dépourvus d’informations, et ceux également très jeunes la plupart du temps, agissant selon des impératifs de trafiquants dont on mesure difficilement les retombées – et eux aussi, sans doute. Cela pose des questions de langue, de modes de contact, de types d’espaces et d’initiatives qu’on peut imaginer et mettre en œuvre.
Cela nécessite réciprocité et capacité à se décentrer, à envisager ce carrefour de tous les points de vue, en se plaçant autant que possible dans toutes les perspectives qui convergent dans ce point d’articulation de notre contemporanéité.

Une absence chronique d’informations

Le rapport publié par le Refugee Rights Data Project sur la vie des personnes « en errance » depuis novembre dernier dans ce quartier fait état d’une « absence chronique » d’informations sur les procédures d’asile en France et de la confusion qui règne dans la rue. Cette absence se confirme tous les jours par la présence de personnes seules, parfois dans la rue à Paris depuis des mois et à l’affût de la moindre indication sur comment se débrouiller pour sortir de son piège.
Mais il va sans dire que d’autres informations sont bien à l’œuvre ici, celles qui font qu’acheteurs et demandeurs et vendeurs, venus de loin et de très près, savent qu’ils trouveront ici ce qu’ils cherchent : un deal, un frère, une information, un soutien.
Les expériences, les langues, les ressources qui s’accumulent de façon si dense dans ce petit périmètre sont multiples, parfois contradictoires. Et elles sont très souvent – en ce qui concerne les pouvoirs publics – occultées par un discours monolithique et relativement peu réactif, axé sur « la crise migratoire ». Cela conduit à tenter d’agir en imposant une seule version des faits et une seule réponse, celle qui passe par la politique des centres d’accueil. Or, ceux-ci sont aujourd’hui saturés et mal-adaptés à beaucoup de situations, dont notamment celle des « Dubliné(e)s » et de ceux qui sont en transit vers d’autres pays.

S’efforcer de communiquer et de comprendre

La nécessité de cette politique menée par l’actuelle Maire de Paris et son équipe, et les difficultés de sa mise en œuvre, ont été largement reconnues, et la crise à la Chapelle y est directement liée, bien évidemment. Il s’agit alors aujourd’hui, non pas de dénoncer ce qui est devenu un élément, majeur sans doute mais parmi tant d’autres, dans un fiasco social et politique, mais de trouver des leviers pour le dépasser.
Ceux-ci n’auront pas de prise sans la communication qu’il faut pour entendre et comprendre l’ensemble des expériences qui se croisent à ce carrefour. Faute de cet effort de communication et de compréhension, et des moyens qu’il faut pour l’instaurer, ces expériences resteront étanches, rivales, inquiétantes, et les personnes qui en sont les sujets seront réduites à des corps-obstacles qu’on aimerait balayer pour faciliter son passage.

Anna-Louise Milne pour The CONVERSATION

mardi 23 mai 2017

Restons Solidaires et soyons attentifs...

Nous, habitant dans le quartier de la Chapelle, rue Pajol, rue du Département ou rue Philippe de Girard, tenons à réagir sur la polémique faisant suite à l'article du Parisien signé par Cécile Beaulieu et daté du 15 Mai 2017 faisant état d'une « espèce en voie de disparition » dans notre quartier et plus précisément place de la Chapelle.
Il n'est pas question ici d'ours polaires, l'espèce en question serait l'espèce féminine ...

Il ne s'agit pas de nier une réalité ou de minimiser certains comportements « sexistes » odieux et il faut bien le rappeler illicites. La situation sur ce bout de trottoir est en effet tendue.
Que s'est-il passé, qu'est-ce qui a changé ?


Il y a eu ces deux dernières années des mouvements de populations importants en Europe et dans le monde. Des hommes, des femmes, des enfants fuyant des zones de conflits devenues des « théâtres d'opérations », en Libye, en Syrie, en Érythrée, au Soudan ou au Darfour mais également en Afghanistan, au Pakistan . Certains arrivent en France, parfois à Paris.
Ce quartier a connu deux années de campements récurrents entre la halle Pajol, Éole, Stalingrad, en tout une trentaine d'évacuations et autant de réinstallations. En parallèle d'une approche toujours plus répressive et sécuritaire, et en pleine schizophrénie, nos élus ont tenté une approche plus « Humaine » mais la proposition apportée par la Mairie de Paris n'est malheureusement pas à la hauteur de l'ampleur de la situation : l'ouverture en octobre dernier des deux centres d’accueil de la capitale ne suffit pas, les places sont trop peu nombreuses, les délais de prises en charges trop long.

Alors oui, des réfugiés se trouvent toujours à la rue, installés pour certains rue Pajol. Et oui il y a des odeurs d'urine, des détritus. Pourtant à la portée et relevant des compétences de la municipalité, le minimum n'est pas fait : les associations et les riverains réclament en vain des sanitaires et des containers, des gestes simples, peu onéreux qui permettraient de parer au plus pressé en attendant une politique digne de ce nom.

Mais ce qui a surtout changé, ce sont nos rues : les cicatrices laissées dans la ville témoignent d'un rétrécissement sans précédent de l'espace public.
Des grillages ont été posés à chaque évacuation dans le but d'empêcher de nouvelles installations d'abris pour ces hommes et femmes déjà privés de tout. Les points d'eau dans les squares ont tous d'abord été fermés un à un, puis les jardins eux mêmes, puis la place du Maroc a été grillagée et c'est finalement la totalité du terre plain situé sous le métro aérien qui a été rendu inaccessible entre les stations Barbés et Stalingrad.


Alors les réfugiés partagent cette place, cet espace public réduit comme peau de chagrin avec d'autres laissés pour comptes, démunis eux aussi, des vendeurs à la sauvette, plus ou moins chassés de Barbés, des jeunes ou moins jeunes. Beaucoup se trouvent dans une grande de précarité, un phénomène présent partout en France, mais résonant ici de manière particulière du fait d'une densité importante.
C'est peut être cette concentration humaine, cette cohabitation «forcée» de populations «fragiles» et il est vrai presque exclusivement masculines sur les derniers mètres carrés de bitume «ouvert» de ce coin du 18ème qui pose question.

Mais il est foncièrement criminel de stigmatiser les groupes de réfugiés se trouvant rue Pajol, de leur imputer une responsabilité quelconque dans cette prétendue « disparition d’espèce » à laquelle nous sommes censés avoir assisté.

Notre association, avec bien d'autres, distribue chaque jours des petits déjeuners à des hommes, des femmes et parfois des enfants démunis de tout. Ces distributions sont menées en grande partie par des femmes justement, des infirmières, des retraitées, des étudiantes, des avocates, des chômeuses, des musiciennes, des professeures, des mères de familles, des lycéennes, des comptables, des psychologues. Certaines empruntent le métro la Chapelle, d’autres viennent à pieds ou en vélo. Et tous les matins nos chemins se croisent pour quelques heures rue Pajol, à deux pas de cette place « interdite ».
Jamais sur une période de presque un an, nous n'avons été témoins d'un comportement équivoque ou ressentis un manque de respect vis à vis des personnes présentes chaque matin. Au contraire, des liens d'amitié, des relations se nouent chaque jours, en dehors de toutes considérations de genre.

Alors évidement, ces petites choses sont ténues, délicates, et surtout moins spectaculaires que les annonces alarmistes ou des slogans portés par certains, mais elles constituent pourtant une réalité qu'il serait dommage de nier. C'est pourquoi il nous semble essentiel de faire entendre notre expérience du quartier La Chapelle, qui est une expérience d’entraide et d’amitié.

C'est la situation aujourd'hui, des choses difficiles, mais également de la solidarité, du lien, mêlées au sein d'une forêt inextricable dans laquelle il conviendrait d'évoluer avec prudence et discernement.

Il nous semble au contraire que certains jouent avec le feu.
Nous sommes particulièrement inquiets de la tournure que prennent les événements, et stupéfaits de la vitesse à laquelle sont prises et faites des annonces reflétant clairement une instrumentalisation nauséabonde de la situation à l'approche des élections législatives. La présence sur place de Babette de Rosière candidate LR dès la parution de l'article, accompagnée de Valérie Pecresse est à ce sujet édifiante. Il est pour nous inenvisageable que comme le propose Valerie Pecresse: «la région Île de France finance S.O.S La Chapelle pour qu'elle puisse salarier des vigiles».
Il n'est pas possible qu'un groupe de riverains épaulé par quelques commerçants fassent le «ménage» dans notre quartier, c'est une véritable une ligne rouge qui ne doit sous aucun prétexte être franchie. Nous redoutions des actions policières menées sans discernement et touchant bien évidement les migrants, mais nous redoutons à présent des violences «hors justice», nous redoutons le retour des milices.

Ces réactions mettent en lumière les relais dont disposent ce chapelet d'associations ou de groupuscules que sont «demain La Chapelle», «SOS Pajol-Girard» ou «SOS La Chapelle» dans lesquels on trouvent souvent les mêmes acteurs. Malgré leurs dénégations, ces associations se sont emparées depuis deux ans de la question des migrants, dénonçant systématiquement le travail des collectifs d'aides aux réfugiés accusés dans une premier temps d’instrumentaliser ces populations pour toucher des subventions et se «faire un nom», puis d'être par leur action responsable de la fixation des ces derniers dans le quartier.

Il ne faut pas s'y tromper, la dénonciation des atteintes aux droits des femmes apparaît au fur et mesure des prises de positions comme un prétexte, une occasion tant attendue par certains pour ouvrir la chasse aux migrants.
Il convient de rappeler que la situation dans laquelle se trouvent les réfugiés est du fait de l'état et de lui seul. Tout puissant, s'arrogeant des libertés avec la loi, à savoir l’enregistrement des demandes d'Asile dans les 72 heures suivant l'arrivée sur le territoire, il jugule via France Terre d'Asile le nombre de rendez-vous donnés chaque jours à la préfecture. Chaque jour une centaine de personnes arrivent à Paris et comme chaque été les traversées de la méditerranée se font plus nombreuses et ce à un rythme effrayant, 5000 personnes ont été secourues en mer les 17 et 18 Mai derniers, combien ont disparues, combien sont arrivées à bon port ?
Nous pouvons comprendre que des difficultés existent au regard de ces importants mouvements de populations, mais peu au bout du compte arrivent en France et cette situation perdure maintenant depuis plusieurs années. Nous voyons en creux, chaque jour se dessiner les contours d'une politique illégale, inhumaine et contraire à tous nos engagements internationaux. Pire que cela et finalement peut être pas si dépassé que ça, l'état agit : il harcèle, rafle, humilie et arrête les réfugiés en prononçant systématiquement des OQTF, ces fameuses obligation de quitter le territoire français , dont on sait à présent qu'elles font « tâches » dans un dossier de demande d'Asile.

Il est dangereux de la part de collectifs, soit disant soucieux du bien commun, et irresponsable de la part d'hommes et de femmes politique de profiter des élections à venir pour jouer les uns contre les autres. Nous ne savons pas qui peut gagner à ce petit jeu, mais il y a fort à parier que nous avons tous à y perdre.

Benoît lochon
pour Quartiers Solidaires

jeudi 4 mai 2017

LUNDI 8 MAI, VENEZ PIQUE-NIQUER AVEC QUARTIERS SOLIDAIRES !



Le Lundi 8 Mai 2017 on ne défile pas : on s’assoit dans l’herbe pour papoter
Au programme :
        Des jeux, 
        De la musique,
        et pleins de gens ... parce que vous allez en parler autour de vous !
On s’occupe des nappes, des verres, des couverts et des assiettes ...
parce que bien sur, il y aura à manger et ça,  c’est un peu grâce a vous!
L’idée est la suivante :
Chacun de vous amène pour trois à quatre personnes: une tarte, une salade, des chips, des œufs durs, des boites de thon, du fromage, des fruits , du pain ... (pensez au pain..)
... il faudrait idéalement amener aussi un petit truc a boire !
Venez vers 13 Heures, ou avant si vous voulez aider un peu 
Rendez vous sur la pelouse du bas : vous entendrez les flonflons et verrez les fanions !

Vous pouvez amener vos ballons, raquettes, jeux de cartes etc...

dimanche 16 avril 2017

De la maltraitance en milieu « civilisé »

Marielle Durand pour Encrages


Ce mercredi 12 avril, un Erythréen présent depuis plusieurs mois rue Pajol, dans le XVIIIème arrondissement de Paris, s'est tranché la gorge. Avec les moyens du bord : une bouteille cassée.
Il a été hospitalisé en urgence à l'hôpital Lariboisière, grâce à l’intervention d’un riverain.
Il dormait à la rue, comme tant d’autres, sans plus rien attendre des services de l’Etat.
C’est avec une infinie tristesse que nous accueillons cette sinistre nouvelle.
Mais surtout avec une grande colère.
Car, nous ne pouvons accepter que ce drame puisse se ranger dans l'indifférence générale dans la liste des faits divers que connaît quotidiennement la ville que nous habitons, Paris.
Dans le quartier de la Chapelle, à travers les petits déjeuners que nous distribuons, à travers des discussions impromptues au coin d’une rue, à travers des échanges que nous avons entre riverains, mais aussi avec des professionnels qui y travaillent, nous sommes témoins des conditions de vie délétères de nombre de migrants.
Ceux-ci vivent aujourd’hui (et, ce n’est malheureusement pas une nouveauté)
une maltraitance administrative qui, de par les délais de traitement des dossiers, de par la saturation des structures, de par l’arbitraire qui préside, donne le sentiment d’avoir avant tout pour but de semer le désespoir et la confusion. Et que dire des mineurs, souvent à la rue, si souvent éconduits par les services administratifs, et qui n’arrivent pas à se formuler de projet, dans un pays qui leur semble désormais inhospitalier…
Ainsi, mais c’est peut-être le but non avoué de notre Etat, plusieurs personnes, menacées gravement dans leur pays, nous manifestent leur souhait (désabusé) de rentrer chez elles, découragées, désorientées. Ou d’aller chercher refuge ailleurs, dans un autre pays, alors qu’elles sont épuisées et sans plus d’économies.
D’autres nous confient leur égarement dans les méandres de notre administration.
D’autres encore sont renvoyées, sans état d’âme, après passage en centre de rétention, via la Norvège ou la Hongrie, si nécessaire.
Après des voyages très souvent pénibles et douleureux, l’arrivée dans notre pays, plutôt que de signer un apaisement, accentue les blessures, les humiliations et les incompréhensions face à un Etat qui terrorise et criminalise.
Car c’est bien de la responsabilité de l’Etat qu’il s’agit.
Nous avons rencontré nombre d’élus du XVIIIème, du XIXème, du Xème, de la Mairie de Paris, des responsables de maraudes, des acteurs associatifs, des membres d’ONG et nous sommes, quoi qu’il en soit, confrontés au même constat : l’Etat français « bloque ».
Les hébergements sont nettement insuffisants. Ceux qui existent sont souvent inadaptés, voire carrément indignes ! Les obstacles se multiplient. Les procédures sont nébuleuses et varient selon les régions de France.
L’Etat ne veut pas se donner les moyens de parvenir à répondre à minima aux attentes de personnes qui demandent refuge. Et il n’est même pas question d’une politique audacieuse ! En revanche, il sait se donner les moyens pour contraindre, empêcher, réprimer, faire disparaître !
C’est cette violence d’Etat que nous nous prenons en plein visage tous les jours, autour d’un café ou d’un thé, face à nos semblables, exilés, quand nous ne pouvons rien répondre à une question simple (parmi d’autres) : « House ? » Ou encore : « Papers ? »
C’est cette violence qui nous étreint quand nous essayons de penser comment nous allons pouvoir, avec eux, envisager l‘avenir autrement qu’avec la rage aux lèvres et les poings serrés dans les poches.

Quartiers Solidaires, P'tit Dej' à FlandreEncrages


jeudi 23 mars 2017

Lettre ouverte en réponse à l'annonce d'une interdiction

A l'attention de la Mairie du XVIIIe arrondissement, de la Mairie de Paris et du Conseil Régional d'Ile-de-France


Faire de la place

Repousser, parquer aux frontières, sur le périph ou dans des centres de rétention n’est pas une manière d’avancer vers un avenir digne de ce nom. C’est forts de cette conviction que nous réagissons à la décision annoncée par la mairie du XVIIIe, le 13 mars 2017, de demander l’interdiction des distributions solidaires et conviviales de boissons chaudes et de nourriture dans l’espace public de notre arrondissement.

Alors que des arrêtés interdisant la distribution de repas aux migrants pris par la mairie de Calais viennent d’être annulés mercredi 22 mars, par le tribunal administratif de Lille, la solution prônée d’une distribution « institutionnelle » loin des habitations, et vraisemblablement proche du périphérique, exprime clairement la volonté de soustraire aux yeux des habitants l’existence de ce public empêché d’accéder à ses droits, notamment par la lenteur et la complexité des procédures administratives. Elle annonce la même démarche utilitariste et aveugle qui caractérise le camp dit humanitaire de la mairie de Paris, dont le côté obscur et rédhibitoire à un accueil inconditionnel des personnes exilées a été récemment dénoncé par La Cimade.

L’activité de ce camp depuis quelques mois prouve à qui veut voir qu’il n’a pas empêché, et qu’il n’empêchera pas, les campements dans les rues, et que son fonctionnement a même pour effet de prolonger la durée de l’errance pour certains. Alors les « migrants » font ce à quoi ce substantif les réduit : ils « migrent », ils se déplacent là où ils peuvent trouver une écoute et un réconfort, essentiellement auprès des gens parlant leur langue, c’est-à-dire leurs compatriotes et d’autres prêts à faire l’effort de comprendre la singularité de leur situation. Ce n’est pas une distribution de petits déjeuners à quinze minutes à pieds qui va empêcher cette circulation et encore moins résoudre les problèmes dont les quartiers Pajol-La Chapelle, Stalingrad et Porte de la Chapelle sont les points névralgiques. Si nous intervenons par solidarité dans ces quartiers depuis des mois, c’est bien parce que les personnes qui ont besoin d’un premier relais en France y sont. Nous ne les « fixons » pas dans la rue ; elles sont là car abandonnées par les services de l’Etat qui peinent à prendre en compte la complexité des situations.

Pas de sortie simple de cette impasse

Notre action a permis de nouer un échange entre riverains, commerçants, réfugiés, services sociaux de la mairie de Paris et services de la propreté. Nous intervenons directement pour maintenir une dignité minime pour tous : pour des réfugiés qui ne savent pas où aller pour se laver, se reposer etc. ; pour des parents qui tentent de concilier leur rôle avec les situations de vie auxquelles ils exposent leurs enfants ; pour des habitants qui refusent d’accepter dans l’indifférence les situations intolérables dans lesquelles d’autres êtres humains sont laissés, au seuil de leurs habitations ; pour des commerçants qui subissent l’effet des regroupements devant leurs vitrines (saletés, bruits etc).

Dans un contexte de méfiance généralisée, nous essayons par la régularité de notre action de créer une interface, sans ignorer la nécessité d’orienter les plus exposés vers des services capables de proposer l’accompagnement psychologique et administratif qui leur permettra d’entamer un processus adapté à leur situation.

Or nous n’avons été consulté par la mairie du XVIIIème qu’une seule fois depuis le début de nos actions, en janvier 2017. C’est dire à quel point cette équipe municipale agit sans relais dans le quartier et, par conséquent, sans connaissance approfondie et vécue de la diversité des situations.

Procéder à une interdiction revient à se couper des ressources locales nécessaires pour avancer ensemble vers des solutions pérennes dans cette frange du XVIIIe arrondissement dont nous ne nions en aucun cas les difficultés. C’est agir de manière régalienne, en proposant une sortie simple. Or nous savons tous qu’il n’y a pas de sortie simple.

Contrairement à la mairie du XVIIIe arrondissement, nous ne renonçons pas à ce que les places publiques de nos quartiers soient des carrefours là où l’obstination à ne pas mesurer l’ampleur de l’enjeu en fait des impasses. C’est pour cette raison que nous souhaitons que la rencontre annoncée par la mairie du XVIIIe ce vendredi 24 mars soit constructive et solidaire afin de développer des solutions pour soutenir les personnes « dans la migration » qui ne trouvent pour l’instant d’autres options en France que la rue. En tant qu’habitants du XVIIIe arrondissement nous refusons toutefois de servir de caution à des décisions injustes visant à invisibiliser et à rejeter cette population - à l'instar de l'enlèvement odieux, mercredi 22 mars, du banc situé sur la place au croisement des rues Pajol et Philippe de Girard qui symbolise à lui seul le mépris de la mairie envers ces personnes fragilisées habituées à fréquenter ce lieu.


Associations 
Quartiers Solidaires  /  P'tit dej à Flandre  /  la Cuisine des Migrants

Vandalisme d’Etat : il était une fois un banc…

C’est au Préfet de police, le Baron Haussmann, qu’on doit une des grandes innovations de l’histoire parisienne, inséparable de l’imaginaire et de l’aura de cette ville, et inchangée depuis, à savoir un banc, le banc emblématique des rues de Paris, vert et à dossier unique, prévu pour trois places assises de chaque côté, dessiné dans les années 1860 par l’équipe des célèbres architectes Jean-Charles Alphand et Gabriel Davioud. Et c’est aux services municipaux version 2017 que nous devons la destruction de ce patrimoine. Car il y avait un banc, au milieu de cette petite place dans le XVIIIe arrondissement au croisement des rues Pajol, Philippe de Girard et Département qui tracent depuis des siècles des circulations du sud au nord, du nord au sud, et d’est en ouest. Il a sa place depuis très longtemps, et il n’est plus. En quelques minutes, ses pieds ont été sciés et avec lui, un pan de l’histoire parisienne jetée dans la benne. C’est ainsi qu’agissent des pouvoirs publics qui n’ont pas d’autres solutions aux mobilités contemporaines que de dilapider ce qui appartient à nous tous : l’espace public et la lente conquête de la ville comme possibilité du vivre ensemble.

Aujourd’hui cette possibilité est de plus en plus menacée. Ce banc a été le point de ralliement depuis plusieurs mois d’une action solidaire et conviviale qui consistait à distribuer des boissons chaudes et de la nourriture à des personnes « dans la migration » qui ne trouvent pour l’instant pas d’autre solution en France que la rue. Tous les jours, cet hiver, nous avons pu mesurer en direct la diversité et la complexité des situations de vie dont ce quartier est le cadre. Nous avons pu orienter ceux démunis de tout et surtout d’un minimum de cadre d’échange et de soutien pour commencer à se poser, et encourager d’autres déjà un peu avancés dans un apprentissage de la vie parisienne et du français. Et nous avons appris à mieux nous connaître aussi entre riverains, parents des écoles, salariés du quartier et simples passants qui se sont arrêtés pour dire un mot de soutien, ou contribuer à notre collecte. Or la destruction du banc au milieu de cette place intervient alors que le conseil du quartier a annoncé, le 13 mars, une volonté d’interdire ces distributions alimentaires.

Ce n’est qu’un banc, vous me diriez, et il y en a d’autres, modernisés, plus faciles à nettoyer peut-être, moins propices à l’endormissement… Et je vous répondrais que non, c’est Flaubert et Aragon, c’est le répit dans la ville, c’est la possibilité de parler aux inconnus – « ils parlent, ils parlent, le crépuscule tombe », écrivait Michel Butor d’une rencontre sur un banc près de la Bastille. C’est s’attarder dehors avec quelqu’un qu’on aime ; c’est se rendre compte aussi qu’il y en a qui auraient vraiment besoin de coup de main – « dans un square sur un banc / il y a un homme qui vous appelle quand on passe » écrivait Prévert en 1945… C’est bien plus qu’un élément de mobilier urbain, et s’il faut remercier le Baron de l’impulsion majeure qu’il a donné à la « rue parisienne », il faut déplorer le vandalisme d’Etat qui piétine ce qu’il y a eu de meilleur dans son héritage, les bancs, et le partage de l’espace dans la ville.  

Anna-Louise Milne pour les associations Quartiers solidaires et P’tit Déj’ à Flandre


Lire notre lettre ouverte aux autorités.






samedi 28 janvier 2017

A LA CHAPELLE - Et voilà que ça recommence ! (ou que ça continue...).

APRES LES ENLEVEMENTS DE COUVERTURES, UNE RAFLE DEVANT NOS ENFANTS !

Ce vendredi 27 janvier vers 8 H 15, les enfants arrivant comme chaque matin à l'école Pajol, ont assisté à un bien triste spectacle: des policiers, nombreux, lourdement équipés pour certains d'entre eux, ont embarqué quelques réfugiés qui avaient trouvé abri sur le trottoir en face de l’école, le tout devant le regard sidéré de nos enfants.

Interrogés par des passants et des parents d’élèves sur la destination du fourgon, les policiers ont répondu : «on va leur donner à manger et des papiers!»<;

D'autres groupes de migrants présents dans la rue n'ont pas été emmené ni même approché, ce qui laisse à penser qu'il ne s'agit pas d'une opération de «mise à l'abri» mais bien d'une interpellation. D'autant que nous avons, depuis, appris que la destination était non pas un centre d'hébergement mais bel et bien un commissariat.

Au-delà de l'incompréhension soulevée par l'absence de réponse politique à cette situation qui dure depuis maintenant plusieurs années et du caractère inadmissible de cette stratégie de harcèlement dont font l'objet les migrants dormant dans nos rues, il est insupportable que de telles opérations aient lieu, encore plus, devant une école à l'heure de l'accueil des enfants.

Quelles explications leur donner, eux qui jusque là étaient chaque matin plutôt les témoins de la solidarité dont certains parents et riverains font preuve lors de la distribution quotidienne de petits déjeuners ?


Benoît Lochon
Parent d'élève de l’École Pajol
Président de l'association "Quartiers Solidaires"

mardi 24 janvier 2017

Faire de la place


Enfant, je rêvais de voyages quand je tournais dans le supermarché avec mon père, coincée dans le chariot entourée de boîtes de conserve. Depuis quelques temps le vieux chariot en métal est devenu de nouveau un étrange vaisseau pour aller à la rencontre du monde. Avec lui on va de l’école du quartier, lieu de rassemblement et de coordination, à la petite place à quelques pas, lieu de distribution et d’échange. On prend avec nous le stricte nécessaire : pain, thé, café, lait, sucre, de quoi tartiner… Parfois on récolte des fruits, des paquets de biscuits, des gâteaux, des paquets de mouchoirs en papier car les personnes avec qui on partage nos provisions sont dépourvues de tout, ou à peu près. Elles sont venues de très loin, elles ont enduré des épreuves à chaque étape, et elles dorment très souvent dans la rue, ou viennent de foyers et de centres où il n’y a rien à manger, ou d’abris d’urgence où il faut se lever très tôt pour quitter les lieux. Pour elles, un paquet de mouchoirs est le moyen de garder sa dignité, et l’eau chaude qu’on prend avec nous pour faire le thé sert aussi à se laver le visage avec un mouchoir.

On grillage l’espace public, on ouvre des camps « humanitaires » à la périphérie de la ville : la transformation de l’infrastructure de nos vies nous laisse pantois ; on patauge, on grappille. Prendre de la hauteur n’a plus de sens, et ceux qui s’y placent à coups de discours bienveillants et de postures de dirigeants nous semblent bien petits dans leurs sphères célestes. Alors on y va, avec le chariot, et à chaque petit périple ensemble, le quartier s’ouvre à nous, révèle ses capacités, déclare sa détermination à faire de la place. A faire de cette petite place où trois rue se croisent, et le monde se réunit, une occasion.


Vous pouvez nous rejoindre. Le départ a lieu vers 8.30, de la rue Pajol vers la rue du Département. Vous pouvez aussi nous déposer quelques provisions, et si vous ne pouvez pas venir jusque là vous pouvez également contribuer financièrement. Nous avons besoin parfois de renouveler les stocks, d’acheter un minimum. Et puis on aimerait que cette aventure réunisse de plus en plus de gens, dans le quartier et dans l’espace. Notre vaisseau peut aller aussi loin que nous voulons, alors soyez du voyage parce que c’est à nous d’inventer de nouveaux mondes, plus dignes, plus justes, plus vifs.

Anna Louise Milne

la Cagnotte Café Solidaire : https://www.tilt.com/tilts/cafe-solidaire-pajol
pour plus d'infos sur les Cafés Solidaires, visiter la rubrique consacrée dans le menu du blog.

lundi 23 janvier 2017

Cagnotte Cafés Solidaires



Chaque matin nous apportons un petit déjeuner aux migrants qui dorment la nuit rue Pajol et alentours. Si nous collectons déjà beaucoup, nous avons aussi besoin d'argent pour du matériel (table, thermos), et des denrées.  Aider nous à continuer en contribuant à notre cagnotte solidaire : https://www.tilt.com/tilts/cafe-solidaire-pajol

Plus d'infos sur l'organisation des Cafés Solidaires sur la page du blog :
http://quartiersolidaires.blogspot.fr/p/cafe-solidaire.html

vendredi 6 janvier 2017


Communiqué de Presse - P'tits Déj' à Flandres / Quartiers Solidaires
6 janvier 2017
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Ce lundi 2 janvier 2017, rue Pajol, dans le 18ème arrondissement de Paris, en plein milieu de l’après-midi, les forces de l’ordre interviennent. Dans cette rue, se tiennent plusieurs dizaines d'exilés qui dorment régulièrement aux alentours, faute d’avoir trouvé autre chose. Ordre leur est donné à tous de se délester de leurs couvertures et duvets, qu'ils doivent donc laisser tomber au sol. Les employés de la Propreté de Paris ramassent toutes ces affaires après le passage de la police et mettent ainsi à la benne des dizaines de sacs de couchage, des couvertures, des couettes. En quelques minutes, une soixantaine de personnes se retrouvent sans rien, alors même que la température chute inexorablement avec la tombée de la nuit. Comme s'il était décidé qu'il fallait les démunir de tout, même de ce dernier rempart contre le froid, la pluie et le vent, faute de pouvoir les faire entrer dans le Centre Humanitaire de La Chapelle. Parmi ces personnes à la rue, certaines ont pourtant essayé plusieurs jours de suite d'y avoir accès, sans succès du fait des files d'attente. Ce sont en effet par centaines qu'ils se retrouvent chaque jour devant le centre, et les nombreux recalés se voient obligés de rejoindre des couchages de fortune installés tout autour, tolérés à l'unique condition qu'ils restent invisibles.

Ce genre d'action est désormais quasi-quotidienne à cet endroit et s'apparente à du harcèlement qui semble avoir pour seul but de faire disparaître les réfugiés de la vue des parisiens. Déjà, le vendredi 30 décembre, le même scénario s'était déroulé, et il s'est reproduit toute la semaine, provoquant toujours les mêmes effets : des êtres humains vulnérables, laissés à la rue, et mis à nu par les forces de l'ordre, rendus plus fragiles encore.

Nous refusons avec vigueur un traitement aussi abominable qu’inhumain fait à des personnes dramatiquement jetées sur les routes de l'exil, épuisées par des milliers de kilomètres parcourus, les souffrances éprouvées, les peurs ressenties, et qui se retrouvent dehors à cause de la saturation du système de prise en charge lié à l'asile. L'effort indéniable fait pour l'accueil de nombreux réfugiés ne peut excuser les insuffisances des dispositifs actuellement mis en place, qui ne sont que l'application par un pays démocratique du Protocole de Genève. Quoi qu'il en soit, rien ne peut justifier la mise en danger volontaire d'une population qui a besoin de protection et demande un refuge qu'elle est en droit d'attendre d'un État et d'une ville.

Nous dénonçons les décisions prises par la Préfecture de police de Paris qui, sous couvert de préserver l'ordre public, bafouent les droits humains élémentaires ainsi que les valeurs de notre devise républicaine. Il est indigne que des fonctionnaires d'État et des agents de la Ville soient enrôlés dans un « sale boulot » quand ce genre de situation dramatique devrait rappeler chacun au devoir de solidarité élémentaire. Nous n'acceptons pas d'être plus longtemps les témoins silencieux de stratégies qui ajoutent la cruauté à l'indifférence dans laquelle les réfugiés sont maintenus depuis des mois.

Le collectif des P'tits Déj' à Flandres réunit près de 170 habitants des quartiers Flandre, Éole et Pajol dans les 18ème et 19ème arrondissement de Paris depuis un an. Il agit pour donner aux réfugiés un petit déjeuner quotidien, pour les informer, les orienter et les mettre en relation avec l’ensemble des acteurs susceptibles de les aider dans leurs démarches. Surtout, chacun de ses membres a à cœur de montrer un visage accueillant à ces populations démunies, découragées, harassées. Son action est entièrement financée par des dons et depuis quelques semaines, il fournit des kits d'hiver incluant couvertures et duvets aux réfugiés qui dorment dehors par des températures négatives. Notre action révèle les carences des systèmes de prise en charge et, plus largement, celles des pouvoirs publics.

L'hostilité et l'inhumanité des actions policières, qui creusent les manques au lieu de les combler, et qui défont les actes d'assistance de personnes solidaires, nous semblent donc incompréhensibles et suscitent notre indignation, notre colère, ainsi que celle de beaucoup de nos concitoyens.
Nous demandons instamment que le harcèlement des réfugiés laissés dans la rue cesse immédiatement que des solutions de mise à l'abri soient trouvées pour toutes les personnes qui le demandent, faute de quoi la non assistance à personne en danger pourrait être invoquée. Enfin, il nous semble impérieux que tout soit mis en œuvre pour que le flux de ceux qui passent par notre pays ou y demandent refuge, notamment à Paris, fasse l'objet de politiques publiques courageuses qui prennent en compte l'ampleur du phénomène et le traitent avec dignité, d'être humain à être humain, pour être à la hauteur de la confiance faite à la France par ceux qui décident de tout quitter pour rejoindre un avenir meilleur.